
Le dernier train de nuit entre Paris et Carmaux (Tarn) en passant par Villefranche-de-Rouergue, Najac, Laguépie, Lexos-Varen et Cordes-Vindrac est parti de la gare d'Austerlitz, vendredi 7 décembre 2007. La liaison est maintenue mais toutes les gares qui jalonnent la vallée de l'Aveyron ne sont plus desservies. La SNCF a supprimé ce train, baptisé « Le Parisien » par les cheminots. Pas assez de voyageurs. Une quarantaine par semaine, selon la direction régionale de la SNCF à Toulouse.
La ligne était en sursis depuis des années. En 2005, Louis Gallois, alors PDG de la SNCF, avait accepté de maintenir un train pour les week-ends et les vacances d'été. Originaire de la région, il avait néanmoins fixé un objectif commercial : soixante voyageurs en moyenne dans les deux voitures.
Jusqu'au dernier moment, Paul Quilès, maire (PS) de Cordes, a espéré pouvoir sauver le train. L'ancien ministre des transports a invoqué l'histoire et l'écologie. « C'était le train de Jaurès », rappelle M. Quilès, qui était aussi député de la circonscription de Carmaux jusqu'en juin 2007. Le successeur du tribun socialiste reconnaît néanmoins que c'est en avion qu'il effectue ses déplacements vers Paris. L'ancien ministre a toutefois saisi Jean-Louis Borloo, ministre des transports et de l'écologie, pour s'indigner que l'on supprime un train au lendemain du Grenelle de l'environnement.
Son voisin, Serge Roques, maire (UMP) de Villefranche-de-Rouergue, a lui aussi écrit au ministre pour réclamer « un Grenelle de l'aménagement du territoire ». Mais sans illusion. « Nous sommes les oubliés de la République. Nous n'avons ni autoroute, ni aéroport, ni gare TGV à proximité », soupire l'élu, qui a perdu son mandat de député aux élections législatives de 2007. La mobilisation des élus, toutes étiquettes confondues, n'a pas suffi à sauver Le Parisien.
Un autre train entre Paris et Carmaux, dans les deux sens, est maintenu mais il fera désormais le détour par Albi et Rodez. Selon la SNCF, il permettra même d'arriver plus tôt à Paris et d'accéder au luxe de la première classe. Le « train de Jaurès » est sauf. Seuls les habitués de la ligne passant par Villefranche ont été sacrifiés. Ils n'étaient que vingt-cinq en moyenne, selon la SNCF, qui se déclare disposée à leur offrir le taxi pour rejoindre le train de nuit en gare de Figeac.
COLÈRE DES NÉORURAUX
« Ça va leur coûter une fortune », s'étrangle Martine Loiseau. Résidente de Laguépie, cette ex-Parisienne quinquagénaire préside l'Association d'usagers pour la promotion et le développement du rail en Midi-Pyrénées. Elle a fait le choix de s'établir dans cette petite commune du Tarn-et-Garonne de 700 habitants en raison de l'existence d'un train direct qui lui permettait de continuer à se rendre dans la capitale pour son travail.
Comme Martine Loiseau, les clients de la SNCF les plus remontés contre la suppression annoncée du train sont ceux qui sont « descendus » de Paris. Le Parisien, c'était d'abord le train des Parisiens, des néoruraux comme Stéphane Auzolles, 40 ans, qui s'est établi depuis dix ans à Najac avec son épouse, où le couple a ouvert une librairie. Informaticien de formation, Stéphane Auzolles a créé le site de l'Association des usagers du train (http://www.villefranche-paris.com). Il critique « la mauvaise foi » de la SNCF, qui s'était engagée en 2005 à assurer la promotion de la ligne, notamment sur Internet.
Il fut pourtant un temps où les ruines du château médiéval de Najac surgissant des brumes de la vallée s'affichaient en poster dans les grandes gares du nord de l'Europe. Le village, d'une capacité d'accueil touristique de trois mille lits, doit son développement économique au train. Le premier village de vacances qui y fut construit, avec vue imprenable sur le château, appartenait à une filiale de la SNCF. Aujourd'hui, le village de vacances a été vendu et la gare de Najac est fermée.
Arnaud Barre, le chef de gare, a été muté à Cordes. Personnage débonnaire et truculent, il étalait sa résistance passive aux trépidations de la vie moderne dans un film documentaire tourné à Najac, La Vie comme elle va. Il n'a pas assisté à la dernière arrivée du Parisien dans le froid du petit matin. Le chef de gare a préféré partir en vacances. Au soleil.
Stéphane Thépot
Article paru dans l'édition du Monde du 27.01.08